Je suis l'argile

Ce texte a été déposé sur le forum par Oféli@, je l'ai transformé en prose... je le trouve tellement réel et beau que je le dépose dans la partie "TEXTE"

 

Je suis l'argile

Je suis l'argile, je suis née de la Terre. Je suis l'argile, je suis presque éternelle, je suis fille du feu
Au temps sans mémoire où l'homme encore était un rêve à inventer je fus formée dans la Géhenne du Temps. Je fus d'abord boule de feu errante masse mouvante : j'étais le feu, j'étais le temps, j'étais l'espace. Seule, je régnais et j'étais mon royaume, ma flamme illuminait la nuit sidérale.
Un jour, je devins flamme moins ardente je passai du blanc à l'orange et au rouge puis je ralentis dans ma course ce jour dura cent mille siècles.
Le comprends-tu, toi, l'Homme dans ton cerveau si grand mais si frêle mon jour dura cent mille siècles. Je fus tantôt magma brûlant qui bondit comme un diable, je fus tantôt vague fumante.
Si je me pétrifiai, je te le dis afin que tu le saches j'étais toujours agitée de soubresauts plus grands que ceux du Léviathan. Je devins croûte terrestre, mais au coeur de la Terre, j'emprisonnais mon âme mouvante qui dans sa colère soulevait l'épaisse croûte que j'étais devenue.


Sache, toi, l'homme du nord, toi, le Canadien, qui vis sur le grand bouclier laurentien, sache qu'autrefois ce pays que tu habites c'était la montagne plus haute, plus fière que toutes les Rocheuses
Ô toi, l'homme du nord, tu vis dans ton grand pays plat aveugle comme une taupe, tu vis là où je fus flamme, puis montagne et la montagne fit face au vent, à la tempête, au gel qui pénètre et qui mord dans toutes les fissures, et la montagne s'effrita devint arrondie comme l'homme avec l'âge.
Le vent usa la montagne, la pluie l'emporta, et elle descendit là où coulaient les fleuves et les rivières. Je fus le lit de la rivière, mais elle me transportait toujours, je chargeais son eau de limon, elle me roulait et me pénétrait, elle me déposait partout où elle ralentissait.
Tantôt ce fut la mer et je fus le limon de la mer ; moi, montagne fière, faite de pierre, née du feu.
Sache que la toute petite goutte de pluie fut plus forte que moi et m'emporta pour me coucher et m'étendre au fond d'une mer sans fin et puis d'un lac immense.
Je suis l'argile et je règne et je dors.
Au fond de la terre comme j'ai dormi longtemps, au fond de la mer profonde, au fond d'un lac grand comme cent pays.


Le feu, le temps et les forces cosmiques ont parfois relevé la croûte terrestre où je dormais au fond des lacs et des mers : cimetières sans fin de millions d'animaux
Je suis remontée à la surface, l'air a séché ma peau.
Des lichens de vie ont poussé sous le soleil, les fougères ont couvert le sol, puis très tard sont venus les peupliers tremblants. Et enfin les grandes épinettes noires.
Je suis l'argile, je suis la terre glaise, je suis la Mère de la vie.
Dans ce grand pays froid et sauvage j'ai donné vie aux plantes puis aux bêtes, et toi, l'Homme, tu as pu venir beaucoup plus tard habiter ce royaume tu vois, je suis l'argile et je règne dans ce grand pays
Quatre fois au moins les énormes glaciers sont descendus du nord, grattant tout sur leur passage, arrachant plante et pierre. Moi, je dormais toujours dans les bas fonds.
Moi, l'argile, je régnais avec le sable, le gravier et le roc.
Le comprends-tu, toi, l'Homme, je fus chez toi montagne fière. Plus haute que les Rocheuses.
Le comprends-tu ? Quand tu t'embourbes dans ma boue, quand tes bottes glissent
Et deviennent des poids à tes pieds. Quand je deviens ventre de bœuf sur tes routes trop minces, quand je soulève ton patio, ton chalet ou ta route, moi, la maudite terre glaise
C'est que tu vis dans mon royaume.

Tu connais ma force. Mais connais-tu ma richesse ? Il y a en moi la Vie
Et je nourris toutes tes plantes, qui à leur tour nourrissent tes bêtes.
Jusqu'à toi, et ton corps à toi, l'Homme fier de quoi est-il fait sinon d'argile, de boue, comme il est dit dans ton Grand Livre.
Ouvre les yeux, toi, l'Homme toi, le potier, c'est moi qui danse là sur ton tour
Je suis l'Argile
Je suis Fille de la Montagne fière,  plus haute que les Rocheuses
Je suis née du feu, je fus croûte terrestre, et j'ai contenu le feu de la Terre qui m'a tantôt hissée au ciel puis laissée choir au plus bas fond du grand lac ancien
Je suis l'argile mystérieuse et souple et je dors sur ton tour. L'eau me pénètre, je la retiens et elle me gonfle.
Je suis fertile de mille formes, je suis le rêve de mille mains, j'attends le flot de tes cadences...
Je danserai entre tes mains, tourne la roue de mille tours
Je danse et fuis comme la mer et je suis souple comme roseau.
Caresse-moi de tes deux mains
Et que tes doigts soient doux et fermes
Je garderai ton souvenir, ta forme et puis ton signe d'homme
Moi, l'Argile, fille de la montagne fière, née du feu avant tous les hommes, demain, j'irai au four renaître au Feu de vie. Mais aujourd'hui je danse et tourne
Je suis l'Argile
Toi, tu es mon Potier

D'après Gérard L.Carrière


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